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HOMMAGE À PHILIPPE TIRY - AVIGNON 2015

Philippe Tiry

Retrouvez le discours de Michel Orier ainsi que les témoignages de Bénédicte Pesle, François Tanguy et François Verret, extraits de l’hommage rendu à Philippe Tiry lors de la Rencontre des partenaires de l’Onda le 15 juillet dernier à Avignon.
Les images retraçant les 40 ans de politiques culturelles sont également consultables en ligne

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Discours de Michel Orier, directeur général de la Création artistique au ministère de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de l’hommage rendu à Philippe Tiry lors de la Rencontre des partenaires de l’Onda.
15 juillet 2015, Avignon.


Madame la Ministre, Chère Catherine Tasca,
Monsieur le Président, Cher Bernard Latarjet
Madame la Directrice, Chère Pascale Henrot
Cher Fabien Jannelle,
Chers amis,

Philippe Tiry nous réunit une fois encore, ici, à Avignon, et, encore une fois, il a suffi que son nom soit prononcé pour que chacun et chacune d’entre nous réponde présent.

Si l’on ne devait retenir qu’une chose de sa vie, toute entière issue de la légende dorée de la décentralisation, c'est peut-être avant tout ce talent de réunir, de fédérer, d’inviter autour de lui, de sa table ou de ses théâtres, toutes celles et ceux qui devaient s’y retrouver, et qui, pour une bonne part d’entre eux s’y découvraient par la même occasion.

De l’épopée des centres dramatiques, à celle des maisons de la culture, jusqu’à la création de cette utopie nécessaire que devait être l’Onda, puis de l’IETM, il fut l’inlassable cartographe du théâtre de service public.

Né dans le Pas-de-Calais en 1927, Philippe quitte au plus tôt sa province natale au prétexte familialement acceptable d’intégrer Sciences Po, mais pour suivre secrètement quelques cours de théâtre qui l’amèneront à un rôle de porte-pape (aux côtés de Philippe Noiret et de Delphine Seyrig) dans une pièce de Montherlant dirigée par Jean-Louis Barrault.

Le rôle de portefaix ne le quittera plus et de cette épiphanie naîtra cette formule célèbre, inévitable aujourd’hui : « il faut toujours un âne pour porter les prophètes ». Il rejoindra dès lors la compagnie Jacques Fabbri pour une dizaine d’années d’ingénieries discrètes, de bricolages têtus, qui permettront à la jeune troupe, dans un univers étranger à la subvention et à la protection sociale, de présenter au public plus de 2000 représentations dans une quinzaine de théâtres parisiens, et plus de 500 en région.

Nous sommes à la fin des années 50 et un monde va s’ouvrir avec l’arrivée d’André Malraux et la création du ministère de la Culture.
Emile Biasini et Guy Brajot confient à Philippe Tiry et Jacques Fabbri la direction du CDN d’Aix-en-Provence, au terme d’un déjeuner, où, le Saint-Amour aidant, les deux compères acceptent avec enthousiasme la proposition des représentants du ministre d'Etat.

Fabbri démissionnera rapidement, peu enclin à se consacrer aux missions que le territoire requiert, et Philippe se révèlera à Aix-en-Provence un directeur/animateur d’exception.
C’est l’acte I de la république des Arts.

Charles de Gaulle inaugure Bourges et salue la France de la décentralisation, serrée au grand complet sur l'immense plateau de la toute jeune Maison de la Culture que dirige alors Gabriel Monnet.

Deux ans plus tard, Emile Biasini, dont l’amitié pour Philippe ne se démentira jamais, lui demande de partir pour Amiens ouvrir la première maison construite ex nihilo sur les dommages de guerre.

La partie est loin d’être simple et deux directeurs ont déjà fait les frais des difficultés inhérentes à ce que l’on appellera plus tard « l’invention de la politique culturelle ».

Le talent de Philippe Tiry fait merveille. Malraux est tout entier mobilisé par l’affaire et viendra à plusieurs reprises discrètement le dimanche, avant l’ouverture, lui prodiguer conseils et encouragements.

Avec un humour empreint de modestie et d’admiration non feinte, Philippe Tiry aimait à raconter l’échange à sens unique de l’illustre Ministre avec le jeune directeur. Le discours d’Amiens, écrit sur place et dont la légende veut que Philippe en ait récupéré le brouillon dans la corbeille, est un moment fondateur, un texte éblouissant qui servit de pain pour un demi-siècle de politique publique.

Mais de cette période on retiendra la capacité d’animation, d’accueil, d’épaulement dont Philippe fit preuve avec les jeunes créateurs, offrant le théâtre avant l’ouverture officielle à Philippe Léotard et Ariane Mnouchkine pour les répétitions et la création de Fracasse, accueillant dans la foulée une jeune troupe issue de Sartrouville mise en scène par Patrice Chéreau, âgé alors de 22 ans, avec Jean-Pierre Vincent dans L’Affaire de la rue de Lourcine.

Au-delà il ouvrit sa toute jeune maison à Strehler et au Piccolo, à la danse et aux cultures du monde, donnant vie aux mots d’André Malraux.

Six ans plus tard, Philippe Tiry choisira de partir, avec le projet d’inventer une structure agile, légère, au service des compagnies, des artistes et des territoires.

Il proposera le projet à Michel Guy qui lui en donne la direction. Ce sera l’Office national de diffusion artistique. Cette utopie est basée sur une idée simple, celle de donner aux œuvres le temps nécessaire à la découverte des publics en aidant aux tournées, en irriguant les territoires avec l’aide d’une petite équipe, mobile et déterminée.

Au centre, comme d’habitude chez Philippe, il y a une table, du pain et du vin, et quelques produits solides. Autour de cette table défile le ban et l’arrière-ban de tout ce qui construit la décentralisation. Le théâtre a tôt fait de sonner à la porte et les émissaires de l’Onda en retour d’arpenter les routes à l’écoute des compagnies.

La carte des tournées de l’Illustre Théâtre, qui siège dans la grande salle, tient lieu de viatique. Philippe ralliera ceux qui doutent dans l’après 68 avec une habileté de négociateur hors pair.

Pendant 20 ans, il forgea les principes et les outils d’une ambitieuse politique de diffusion du spectacle vivant, qui guident d’ailleurs toujours l’actuelle direction de l’Onda ; il a fait en sorte d’élargir les publics en conjuguant exigence artistique, recherche et soutien de nouveaux auteurs, échange et dialogue avec tous les acteurs de la profession, partage des risques de la découverte et de la création, aménagement culturel du territoire, ouverture internationale. Pendant 20 ans, il a accompagné quantité d’artistes et de compagnies en France et en Europe, avant de passer la main en 1995 à Fabien Jannelle, qui lui-même passa le flambeau il y a quelques mois à Pascale Henrot.

Dans le prolongement de son action à la tête de l’Onda, de rencontres en rencontres, de festivals en festivals, il construit naturellement un réseau d’hommes et de femmes comme lui mus par le théâtre public, et au festival de Polverigi, sur un coin de table, avec quelques comparses, Philippe Tiry fonde en 1981 l’IETM, réseau européen, puis international pour les arts du spectacle, dont il est le premier président pour une nouvelle aventure pionnière.

Ainsi, pendant plusieurs décennies, Philippe Tiry, discrètement, sans jamais chercher à prendre la lumière, a joué un rôle considérable dans la vie artistique française et européenne. Il était celui qui fédérait, celui auprès de qui on venait chercher conseil. Combien lui doivent un soutien, une aide, un encouragement, et lui sont profondément reconnaissants de leur avoir permis de donner vie à leurs projets.

Car c’était bien cela, Philippe Tiry. Ce n’était pas seulement un serviteur sans faille des artistes et de la culture, c’était avant tout une sorte d'humain capital, un homme animé d’un profond sens du compagnonnage, terme certes indissociable de l’esprit même du théâtre, mais qui l’a guidé au service de toute la profession du spectacle vivant.

Si la France peut s’enorgueillir d’avoir un réseau unique de lieux et d'institutions dans le domaine du spectacle vivant, c’est évidemment grâce aux politiques culturelles publiques, mais c’est aussi grâce à lui, à ce passeur d'avenir qui en a pris plus que sa part. Voilà pourquoi nous lui rendons hommage aujourd'hui, à l’occasion de la Rencontre de l’Onda.

« Son héritage n'est précédé d'aucun testament », mais il nous laisse en partage cette part essentielle de lui-même pour écrire les pages blanches qui sont devant nous.

Adieu Philippe.
Garde nos mains dans les tiennes.

Michel Orier
Avignon, 15 juilllet 2015



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